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La fabrique de la mésestime

Dernière mise à jour : 30 déc. 2021


Dans cet article je voudrais aborder un thème qui touche ou intéresse un grand nombre de personnes : il s’agit de la dévalorisation de soi. C’est une perception avec laquelle on peut avoir du mal à prendre de la distance et qui peut être polluante, voire dévastatrice. Pour autant, bien des études ont démontré que ce sentiment de soi n’est pas irréversible. J’aimerais ici suggérer une façon pour tenter de la discerner, de la comprendre, de la contourner ou de l’apprivoiser peut-être, par le médium de notre intelligence première, celle du corps et de ses sens, qui fait partie de nous, nous accompagne et pourrait être notre alliée de bien des manières et sur bien des sujets.


Comment se forge-t-elle ?


Bien qu’étroitement corrélée, l’estime et la mésestime de soi ne doivent pas être confondues avec la confiance en soi, l’image de soi ou l’amour de soi. La mésestime de soi et/ou d’autrui est la conséquence à la fois de l’estime qui ne nous a pas été accordée au cours notre vie mais aussi de celle que nous ne nous accordons pas ; parfois par méconnaissance de soi. Le niveau de considération et d’amour accordé à un individu notamment au cours de ses jeunes années en est un facteur déterminant. C’est dans la confirmation d’être aimé pour ce qu’elle est et non pas pour ce qu’elle fait qu’une personne peut combler ce besoin fondamental. Or l’éducation est généralement basée sur des modèles à suivre et à reproduire et laisse peu de place à l’expression de soi ; surtout quand l’individu a des affinités et des aspirations trop éloignées de sa culture familiale et sociale. Fidèles à des croyances que nous assimilons en grandissant, nous continuons, adultes, à les nourrir au travers de nos expériences afin de les renforcer. Ces croyances nous sont précieuses car elles nous permettent de nous construire autour de principes, et de valeurs fortes dont le rôle est aussi de nous protéger. Elles nous offrent un cadre protecteur qui légitimise l’appartenance à notre communauté (car il s’agit aussi et parfois surtout d’une construction sociale). Ces croyances nées de notre référentiel éducatif nous les avons, par définition, inventoriées comme étant justes. Depuis que l’homme a conscience de lui-même (cf. John Locke), il s’y identifie et s’y réfère pleinement comme étant la vérité vraie. Elles nous structurent et nous contiennent (en référence au surmoi Freudien), elles nous apportent une consistance qui vient constituer notre instance égotique : le moi.


Ces croyances guident nos envies, nos idées, nos projets dans la vie. Le tempérament explorateur qui caractérise l’homme, fait de lui un être en perpétuelle évolution comme en témoigne l’histoire de l’humanité. Pour autant nos façons de faire et de penser, sont un façonnage individuel : un assemblage, un continuum de de nos différents comportements que nous parvenons à faire tenir ensemble et s’identifier ainsi à l’image que l’on se fait de soi. Cela parait à peine imaginable mais chaque identité est unique : il existe autant d’identités que d’individus sur notre planète et donc autant de vérités différentes (cf. Geert Hofstede). C’est là toute notre subjectivité. Cette multitude de « vérités » auxquelles nous sommes confrontés nous interpellent et/ou nous amènent à nous questionner parfois. Mais nos propres croyances, par réflexe, se positionnent généralement en résistantes à ce qui viendrait les ébranler car elles sont garantes de notre équilibre et de notre stabilité psychique. Bien que nos propres principes, dans certains contextes peuvent parfois nous apparaître comme pas tout à fait appropriés, ils sont notre zone dite de confort dont nous sommes peu enclins à nous éloigner. Ils nous rassurent, nous protègent et nous semblent légitimes et modélisants.


De quelle façon nos croyances peuvent elles nous affecter ?

Ces résistances sont ce que les spécialistes des sciences humaines appellent les biais cognitifs dont le biais de confirmation (cf. Peter Watson) qui ont pour rôle d’entretenir nos croyances d’origine jusqu'à éventuellement limiter notre sens critique quand cela s’avère nécessaire. C’est-à-dire, possiblement amenuiser notre adaptabilité à une situation inhabituelle par exemple. Alors que nous nous appuyons sur les principes et les valeurs qui caractérisent nos croyances pour nous rapprocher de la représentation idéale que nous avons du citoyen, du parent, du collègue, de l’élève, etc., c’est cet idéal même qui, contradictoirement, peut nous amener à nous déprécier et/ou à nous juger injustement, voire même durement. Ainsi, un enfant mal-aimé serait « obligé » de penser qu’il n’est pas méritant car il ne peut pas vivre avec la croyance que l’adulte ne l’aime pas. La mésestime de soi serait le résultat de l’écart entre un l’idéal de soi (par définition inatteignable) et l’image de soi. Nous sommes alors les premiers à pouvoir manquer de bienveillance et de respect à notre encontre (cf. L’auto-manipulation, Carré, Eyrolles, 2012).


Ma croyance est que le respect de soi ou d’autrui ne devrait impliquer ni dévalorisation, ni culpabilisation ni humiliation.


La dévalorisation : elle naît chez l’enfant qui subit le jugement dépréciateur et le manque de confiance qu’ont envers lui les adultes qui jalonnent son parcours et qui ont un rôle d’éducateur, ainsi que toutes personnes qui pour différentes raisons sont une référence à ses yeux. Ces comportements génèrent un manque d’estime de soi dans un cerveau en pleine construction et ne permettent pas à l’enfant de se sentir responsable de ses actes et de ses choix, jusqu’à faire naître un sentiment d’incapacité devant des situations nouvelles. La créativité et les capacités d’adaptation ne peuvent se développer que dans un climat de confiance, à défaut, le manque d’estime se vit comme une lacune intérieure qui s’ancre doucement au cours de son évolution. L’individu va alors se focaliser sur chaque critique négative, chaque reproche, chaque comparaison qui pourraient potentiellement l’amener jusqu'à des interprétations de type paranoïdes. Celles-ci peuvent parfois créer des complexes et des névroses, qui contribuent en réalité à renforcer son système de défense. Ce sont des mécanismes psychiques automatiques qui peuvent muer en phobies, parmi lesquelles on retrouve les phobies sociales de plus en plus présentes dans notre société.


La culpabilisation : cette sensation de se sentir fautif, souvent discrète, est complexe et ambivalente. Elle nous sert de curseur sur l’échelle de nos valeurs, mais aussi d’alarme. Ce qui peut nous être très utile si on sait y être attentif. Le propos ici n’est pas d’aborder la culpabilité née d’un sentiment de compassion fondée sur une éthique : celle-ci est constructive et va nous guider vers des choix humanistes et bienveillants. Il s’agit bien dans le contexte de la mésestime, de celle initialement induite par un tiers (de l’ordre de la manipulation) ou bien de celle née de croyances erronées qui nous font sentir responsables d’états de fait ou d’événements pour lesquels nous ne pouvons rien changer. Faisant ainsi la part trop belle à la morale et à son corollaire le sentiment de honte.


L’humiliation : elle est synonyme de rejet. Le sentiment de ne pas avoir répondu aux attendus fait naître un sentiment de honte et de dépréciation. Une situation qui nous fait penser que nous ne sommes pas acceptés tel que nous sommes et nous fait sentir rejetés. Une position extrêmement effrayante pour l’animal social que nous sommes. L’exclusion de la communauté est liée à une peur archaïque qui vient mettre en alerte notre instinct de survie qui dépend de notre appartenance à un groupe. Le rejet est synonyme d’abandon et de désamour. Elle se traduit par un rapport dominant teinté de violence verbale et/ou morale. On peut alors parler d’atteinte à la dignité, d’une forme de déshumanisation qui a été très longtemps banalisée et l’est encore trop souvent malgré l’évolution de nos mœurs.


Dévalorisation, culpabilisation et humiliation nous signifient notre appartenance à une communauté mais en tant qu’objet et non en tant que sujet.


Stratégie de vie ou de survie ?


Dans notre société actuelle la notion de performance prime : elle devient une référence et une mesure de la valeur de chacun en toutes circonstances. De ce fait nous sommes les premiers à nous évaluer et à nous juger par rapport à une échelle de valeurs dont la graduation fait référence aux archétypes sociétaux et à ainsi, nous auto-dénigrer. L’image que nous nous faisons de nous-mêmes est façonnée par le crédit que nous accordons à ces modèles. La sociologue américaine Brene Brown explique les stratégies que nous adoptons en convertissant nos croyances en certitudes dans le but principal d’anesthésier nos émotions. Je la rejoins sur sa définition du courage (du latin cor, (cœur)) : avoir du courage c’est être et agir avec son cœur. Cela signifie être et agir avec tout son être authentique dans l’interaction, avec la part de nous qui n’est pas aussi parfaite que nous l’aurions souhaité et d’être compatissant avec nous-même. Notre vulnérabilité que nous mettons tant d’énergie à neutraliser serait donc honorable et la reconnaître synonyme de courage. Mais comment accorder de la valeur à ce que notre éducation dénigre d’une part et ce avec quoi certains arrivent à nous manipuler ? Brene Brown nous met en garde également sur le fait que l’effort de censure déployé parvient en effet à amenuiser notre vulnérabilité, mais dans son ensemble, englobant toutes nos émotions : qu’elles soient « désagréables » mais aussi « agréables ».


Dans cette démarche de confirmation inconsciente, nous nous focalisons sur nos faiblesses, nos maladresses et nos erreurs pour parfaire et rester fidèle à l’image que nous avons de nous et à la place que nous nous accordons. Aussi tronquée puisse-t-elle être, cette image nous rassure car elle répond à nos attentes ou celles de notre entourage et surtout, elle est nous est familière ; pour cette raison elle nous rassure. Nous ferons a contrario malheureusement peu de cas de nos qualités, nos forces et nos succès.


Cette mésestime de soi si elle est prégnante va venir affecter l’équilibre du triangle de la relation :

Ces paramètres vont venir alimenter des enjeux relationnels contradictoires et déstabilisants. Le sentiment d’infériorité que crée en soi la dévalorisation et l’humiliation notamment, auront tendance à induire un biais dans le rapport aux autres et aux situations. Un ressenti qui par instinct de sécurité (en lien avec celui de la survie) et que par besoin de reconnaissance sociale, va par ailleurs amener une personne à le compenser épisodiquement par des comportements prédominants (cf. Alfred Adler). Il n’est pas rare d’avoir été témoin ou d’avoir vécu cela dans une cour d’école par exemple : un individu qui dénigre une personne qu’il aura évalué comme étant plus faible que lui pour tenter de se faire valoir auprès d’un groupe. Ces comportements sont guidés par un besoin souvent inconscient de compenser une valeur que la personne ne s’accorde pas à elle-même. Ces individus, par manque d’amour et de reconnaissance en rabaissent d’autres dont ils auront perçu la vulnérabilité pour panser et compenser le manque d’estime qu’ils ont d’eux-mêmes. La boucle est bouclée : la fabrique de la mésestime est en place et elle peut être très prolifique.


Comment ne pas être prompt à juger et à déprécier autrui quand dans ses habitudes et son cadre de références, la norme est de le pratiquer pour soi-même ? Un tel mode de fonctionnement, induit et étayé par des croyances entretenues, devient un cercle vicieux en termes d’aptitudes sociales et de relations. Ce manque d’empathie envers soi-même et/ou autrui, apparaît aussi être un frein à la connaissance de soi et à l’apprentissage en général. La confiance qu’une personne n’accorde pas à sa capacité d’apprentissage et d’évolution, ne serait-elle pas une stratégie pour éviter de se mettre en situation d’échec ? Ces croyances et ces sentiments pourraient aller jusqu’à potentiellement provoquer des distorsions identitaires en déstabilisant la motivation et le sens que chacun a besoin de donner à sa vie. Elles réduisent par là-même la perspective des possibles qui lui sont offertes de faire des choix différents voire meilleurs et plus ajustés aux circonstances ou à ses besoins profonds.


Une voie d’exploration possible pour une consolidation ou une reconstruction de soi


La mésestime de soi a donc des origines variées et recouvre une large palette de sentiments et de ressentiments. En termes de corporéité, comme cela est observable souvent, l’homme porte physiquement en lui, dans sa posture identitaire, sa gestuelle et ses mimiques, ce qu’il est et ressent intimement. Ainsi sa joie, sa tristesse, sa fierté, sa méfiance, son arrogance ou bien encore ses peurs peuvent être perceptibles par les autres, tout comme le serait aussi son manque d’estime personnelle. Qu’ils soient « agréables » ou « désagréables », nous portons et colportons nos ressentis dans nos attitudes et ce qu’ils soient tronqués ou pas.


L’expérience répétée de la dévalorisation qu’elle soit subie ou auto-décernée, correspond à un dénigrement, un discrédit et une atteinte à l’identité. Ces vécus sont des blessures qui s’impriment dans le cerveau mais aussi dans les chairs. Comme l’ont mis en exergue différents domaines de recherches ces dernières décennies, le corps vivant fait partie intégrante de la cognition et surtout, est bel et bien intelligent. Le corps pensant comme l’a qualifié le neurobiologiste Francisco Varela, est le premier réceptacle de tout ce à quoi la vie nous confronte. Il comprend, interprète et surtout enregistre au moins autant que l’esprit. Les émotions fortes que peuvent générer la mésestime de soi seraient littéralement éprouvées physiquement avant d’aller se loger dans le néo cortex et d’être interprétées. Ces ressentis et ces vécues nous amèneraient à élaborer des stratégies de protection, qui deviennent alors des habitudes comportementales qu’on nomme aussi ancrages somatiques (cf. A. Damasio).


Il nous arrive pourtant parfois de ne pas nous sentir tout à fait en phase avec nos principes ou croyances et d’être interpelés par une situation qui ne nous apparaît comme pas tout à fait juste et même aller à l’encontre de celles-ci. Malgré tout, la plupart du temps nous agissons par habitude sans vraiment analyser les raisons de ces alertes intérieures. En y étant attentif nous pourrions percevoir que ce ressenti, comme tant d’autres, nous parvient en premier lieu par le truchement de sensations qui sont d’infimes signaux corporels. Seulement notre culture occidentale ne nous a pas éduqués pour être à l’écoute ni de nos sens ni de nos émotions, et plutôt même au contraire.


L’intelligence sensori-motrice est un atout dont tout un chacun est pourvu. La développer pourrait permettre de se familiariser avec son corps et ses expressions et par un travail approfondi nous rendre son vécu et ses ressentis plus accessibles et intelligibles. Ce que le corps manifeste serait plus aisé à discerner et à comprendre que ce que l’esprit dans sa complexité interprète et dissimule parfois. En se donnant les moyens d’apprendre à l’écouter, cette pratique pourrait aider à identifier les dissonances cognitives et les distorsions identitaires que tout un chacun peut être susceptible de laisser s’installer. Tous dotés d’une intelligence kinesthésique (certains sans même le savoir) un tel apprentissage par le corps est accessible à chacun. Ce travail de sensibilisation pourrait permettre de développer sa capacité à entrer en résonance avec son vécu interne, à appréhender ses émotions, et à discerner ses besoins réels et non pas ceux induits par le ou les rôles qu’une personne occupe. Il pourrait être un moyen de reconnaître et d’accueillir sa vulnérabilité qui est la part noble et belle de notre espèce, avec empathie et compassion. Il pourrait également nous permettre d’entrevoir l’univers de ceux qui nous entourent et d’accueillir leurs croyances avec bienveillance sans systématiquement tenter de les convertir aux nôtres.

Beaucoup de disciplines aujourd'hui proposent de travailler sur l’écoute intérieure pour une meilleure connaissance de soi. Pour ma part mes entraînements assidus de la danse de couple, ainsi que le retour d’expérience de personnes pratiquant des disciplines très variées, m’ont permis de prendre conscience que toute activité impliquant le corps et pratiquée de façon régulière, conduit ses adeptes à affiner leur conscience corporelle et à relier le corps à l’esprit. Cela inclut aussi les activités qui engagent le corps de façon peut-être moins manifeste pour certaines, comme la musique, le chant, la peinture ou même le jardinage par exemple. Cette compétence inconsciente mériterait cependant un accompagnement éclairé pour en tirer pleinement parti ; ce en quoi peuvent aider les disciplines incluant différentes formes de méditation, de pratiques psycho-corporelles ou les simples relations d’aide impliquant une approche somatique. Tout comme le cerveau a besoin de nourriture intellectuelle pour se développer, le corps pour cette même raison a besoin d’expérimenter et de pratiquer. Je ne parle pas ici de performance, mais de donner l’occasion à son corps de se découvrir, de se révéler et de s’épanouir dans l’expression de soi.


Prendre soin de soi et de son corps c’est le respecter afin de respecter sa personne. Une affirmation simple et pourtant assez peu mise en application par la plupart d’entre nous. Ce respect implique d’être à son écoute : un moyen majeur pour prendre soin de soi et de se gratifier. Entrer en résonance avec son vécu interne pourrait nous faire comprendre les subtilités de notre mode de fonctionnement et nous aider surtout à identifier nos besoins profonds. Notre corps et ses sens ont emmagasiné beaucoup d’informations depuis notre petite enfance. Contrairement au néocortex qui a une mémoire sélective, le corps lui ne fait pas de tri. Il enregistre tous les stimuli que ses sens lui font parvenir et les mémorise (cf. A. Damasio). Il serait dommage de négliger cet atout, d’autant que le corps thésaurise tant qu’il est vivant et que parmi ses incroyables ressources, il a la capacité de réactualiser certaines de ses données. Vous connaissez sûrement certaines méthodes d’affirmations positives permettant d’influencer sur l’humeur et la perception de soi parmi lesquelles celle du psychologue Thomas Velten par exemple. Sur ce même principe, en modifiant sa posture et son attitude de façon consciente et volontaire, il est tout à fait probable d’influencer son état d’esprit et la perception de soi. En redressant son torse et son port de tête, en souriant, même si le cœur n’y est pas et en prenant conscience de la vigueur de son corps, entre autres, il est tout à fait possible d’interférer et de modifier son état interne (cf. théorie de Bem). Ces postures et attitudes créeraient des ressentis positifs que notre intelligence sensorielle ne manquera pas de mémoriser et de possiblement positionner de façon prépondérante dans nos comportements préférentiels pour peu qu’il s’agisse d’une pratique régulière. Toutefois une simple attention à soi, à ses sensations, à ses ressentis est déjà une reconnexion à soi ; et cette reconnaissance est en soi le début d’une restauration de l’estime de soi.


Carole Tanguy

Médiateure, Facilitatrice à Espace3E


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