La danse, un préambule à la rencontre de soi
- Carole Tanguy

- 24 déc. 2025
- 5 min de lecture

Ressentir, entendre, écouter, palper, renifler, autant de perceptions que le corps perçoit en permanence. Et souvent, il sait avant de comprendre et de nommer.
Les approches corporelles — et en particulier les danses à deux — sont un terrain de jeu privilégié pour appréhender notre intelligence sensorielle. Elles constituent des espaces préparatoires remarquablement efficaces à un travail psychique, où l’on peut explorer la relation, la présence et la confiance sans nécessairement passer par le récit ou l’analyse. Pousser la porte d’un cabinet de thérapeute demande un courage immense ; moi, je vous propose de laisser votre audace émerger et de pousser celle d’un cours de danse !

Plus qu’un loisir, la danse est un espace où le corps exprime ce que les mots n’osent formuler. Le corps offre un canal d’accès à soi souvent plus direct et plus accessible que nos introspections mentales. Là où l’on croit « apprendre des pas », on découvre un langage intimiste : celui de l’écoute, de la communication, de la confiance et du lâcher prise. Le tango argentin en particulier, par la finesse et la richesse de son vocabulaire, est un véritable laboratoire de la communication humaine. Les compétences perceptives qu’il est nécessaire de mobiliser pour évoluer à deux, font que cet exercice dansé devient une médiation puissante pour restaurer les aptitudes essentielles à la relation.
Mes longues années de pratique en tango argentin m’ont permis d’observer un phénomène récurrent : avec l’assiduité, les danseuses et danseurs développent une véritable qualité d’être — tranquillité, assurance, liberté intérieure — qui se reflète dans leur posture, leur présence et leur créativité.
Ce n’est pas la technicité qui transforme. C’est la culture de l’attention portée aux sensations, aux intentions, aux appuis, à la respiration ; ce sont les qualités de présence à soi, d’ancrage, d’accueil, de clarté d’intention, de créativité partagée. A celles-ci se rajoute une dimension essentielle : la co-responsabilité dans le mouvement à deux. Autant de compétences comportementales et relationnelles, que les danseurs explorent et expérimentent en permanence : un travail qui leur permet d’en mesurer la valeur et de s’accoutumer à les inviter en conscience autant que de besoin.

En tango, on écoute avec tout son corps. On cherche à percevoir l’état émotionnel, le niveau d’énergie, l’axe, l’ancrage, les préférences musicales de son partenaire. Ces micro-perceptions activent ce que les neurosciences appellent la neuroception (S. Porges). Pour les danseurs, il s’agit d’une activation notable de la capacité instinctive à détecter si l’autre est disponible, tendu, ouvert ou en difficulté, et ce, bien avant que l’esprit conscient ne l’analyse. C’est cette intelligence sensorielle qui rend possible un dialogue silencieux, véritable métaphore vivante de la relation : donner, recevoir, proposer, accueillir, négocier, s’ajuster, occuper la place ou la laisser.

Et puis, il y a un allié incontournable en danse, également reconnu comme un allié de la santé mentale : la musique. Ce qui caractérise l’interprétation singulière du tango, indépendamment des variations de tempo ou de dynamique, est le niveau d’engagement corporel des danseurs — perceptible souvent, quand on les voit évoluer. Cet engagement repose sur une double condition :
sur une sécurité intérieure suffisante, résultant de la confiance en ses propres appuis, en ses perceptions et en sa capacité d’ajustement ;
sur la co-régulation tonico-émotionnelle fondée sur l’empathie et le respect, dans l’intention d’accueillir et de conjuguer avec la créativité de l’autre.
Un savoir-être plus qu’un savoir-faire, duquel découle un exaltant sentiment mutuel d’acceptation et de sécurité qui fait grandir les danseuses et danseurs dans leur moi profond.
Il se trouve que notre système sensoriel est notre principal récepteur dans notre rapport au monde. Il capte avant de comprendre et les informations qu’il nous communique sont souvent plus fiables que notre discours conscient. Toutes nos micro-réactions physiques sont autant de signaux qui traduisent nos besoins et nos émotions — parfois mieux que les mots. Antonio Damasio l’exprime parfaitement : « le corps est au fondement de la cognition et du sentiment ». S’initier, comme on l’expérimente en danse, à reconnaître ces messages corporels et à explorer ce qui les déclenche, mène à une forme d’acceptation de soi. En prenant conscience de ces mécanismes, on se juge moins ; on devient également plus disponible pour accueillir l’autre.

L’intelligence corporelle n’est en rien un don réservé à quelques personnes ayant une sensibilité singulière. Nous en sommes tous dotés. Cependant notre éducation — souvent centrée sur le contrôle, l’image, la maîtrise — nous a appris à nous méfier de l’expression corporelle, à craindre d’être jugés, touchés, vus dans notre vulnérabilité. Pourtant, la vulnérabilité est une force : c’est elle qui ouvre la porte à la connexion authentique. Et c’est précisément ce que permet le tango : une rencontre où l’on ose être soi, sans faux-semblants.
Danser, c’est aussi réapprendre le jeu, l’exploration, l’essai, l’erreur. Le tango étant une pratique improvisée : il nous entraîne à devenir plus flexibles, plus adaptables, plus présents — autant dans la danse que dans notre vie relationnelle ; il sollicite la plasticité cérébrale et favorise l’apprentissage implicite.
Il est intéressant d’évoquer également ici les codes spécifiques du bal tango : la Milonga, véritable micro-société. Ses règles discrètes — invitations subtiles, circulation fluide, respect du collectif — cultivent la courtoisie, la responsabilité et l’écoute du groupe. Faire partie de cette communauté nourrit un puissant sentiment d’appartenance, soutient l’estime de soi et valorise le cheminement de chacun.

La marche à gravir pour accéder à cet univers peut paraître haute. Cependant la vraie difficulté n’est-elle pas plutôt de défier les peurs qu’engendre l’inhibition sociale ? Bien que les premiers cours peuvent paraître lents, parfois frustrants et les premiers bals, intimidants, sachez que chaque petit pas hors de votre zone de confort déclenche une transformation. L’apprentissage, quel qu’il soit, requiert du temps, mais il est gratifiant. Bientôt, avec l’assiduité, une métamorphose s’installe : la danse gagne en fluidité, et la personne aussi. On se surprend à être plus souple, plus présent, plus attentif — en danse comme dans la vie.
Cette liste d’aptitudes — ancrage, écoute, créativité, présence, adaptabilité, vulnérabilité, coopération — constituent les fondements mêmes de nombreuses approches de développement personnel somatiques : Feldenkrais, Eutonie (Technique Alexander), Body-Mind Centering et les thérapies psychocorporelles. Elles rappellent une évidence que nous oublions : le corps est un guide fiable pour comprendre et grandir. Cette porte pourrait s’ouvrir sur un espace, où vous reconnecter à toutes ces compétences et vous réconcilier ainsi avec votre sensorialité, vos limites, vos peurs et votre potentiel relationnel. Vous permettre de vous rencontrer, enfin ! C’est pourquoi je crois que s’autoriser un cheminement corporel est en soi thérapeutique et très complémentaire à un travail psychothérapeutique. Osez laisser le corps prendre la parole avant les mots.
Carole DALLEAU
Médiateure, Facilitatrice chez Espace 3E





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